dimanche 15 juin 2008
La maison oubliée (suite)
J’y suis retourné. La maisonnette tient encore debout. Sur
le bord du chemin où les herbes se dressent, les fleurs des pissenlits
s’envolent vers des jardins qui me sont inconnus. La grande grille grince. Elle
n’arrête même plus le vent.
Les murs sont gris, les tuiles moribondes, les fenêtres
béantes. Une main inconnue a déposé ici des choses dont elle ne voulait plus. Rien
ne tient, tout s’enfuit. Le toit n’abrite plus la vie. Les pierres et les
briques ne se regardent plus et s’enlisent sans souvenirs. Quelques merles se
disputent et ne prêtent guère attention au visiteur éphémère. Il me semble
qu’un gros oiseau m’épie là-haut. La charpente expose un reflet que je n’ose
affronter. Je n’ose faire un pas de plus…
-Bonjour Monsieur !
Le préposé des postes venait d’atterrir sans un seul bruit.
Pas un murmure ! Te dire combien de temps nous avons discuté m’est impossible.
Il m’a raconté que monsieur Lavigne a vécu ici pendant soixante-quinze ans.
Bien que très âgé, il a décidé un jour « d’aller voir le monde ». Et
personne ne sait ce qu’il est devenu !
Je ne suis pas un colporteur de « il parait que… », ou d’autres murmures de sentier mais, selon
les dernières nouvelles de Radio-Cancan, il serait parti faire le tour du
monde. Je pense que c’est probable.
Cette histoire me laisse perplexe. Mais la vie continue.
Aujourd’hui, l’orage a grondé. Mes soixante-quatre mètres
carrés se sont fait secouer les ramées par quelques giclées et coups de vent.
Ils n’aiment pas trop la brutalité des éléments. Sur l’herbe fraichement
tondue, quelques moineaux semblaient perdus. Je leur ai laissé quelques pots
moussus et quelques branches tordues. Je ne me suis pas assis sur mon banc de
pierre aujourd’hui. Le ciel est tombé en chagrin. Le crachin fait sourire les
escargots et les vers de terre.
Je me dis que, finalement, ce qui déplaît aux uns fait
toujours plaisir aux autres. Tout est équilibre…
J'écoute...
(Marche pour la cérémnie des Turcs
Lully)
jeudi 5 juin 2008
Les petits bois du coin...
Les petits bois du
coin ! Je les connais presque tous. Seuls les privés n’ont pas été visités
par mes chaussures de marche. Je les contourne souvent, certes, mais jamais n’y
pénètre.
Il y a le Bois Tordu qui se blottit juste après le
coin de ma rue. Il y a les restes du Bois
Dérodé où les bûcherons locaux ont dû accomplir des coupes assassines à la
suite des plaintes obscures de quelques riverains qui ne supportaient pas
l’ombre de quelques arbres pourtant bien modestes. J’aimais y chercher quelques
fraises, ou quelques rayons de soleil, ou quelques bouffées d’air sylvestre
suffisantes pour me faire garder le sourire. Un orvet m’a plusieurs fois
occasionné une petite frayeur en se glissant en silence entre mes pieds.
Au-delà du village aux
corneilles, le bois de Grand Jacques
sert d’écrin à une communauté religieuse discrète dont les membres
entretiennent peu les lieux. Dommage, les arbres étaient si élégants autrefois.
Plusieurs fois, j’ai essayé d’y pénétrer légalement, poliment, rien n’y a fait.
Je n’en ai fait que le tour.
Comment leur faire
comprendre que je ne m’intéresse qu’aux fleurettes et papillons, qu’aux écorces
tombées et aux oiseaux qui se cachent pour chanter ?
Depuis plusieurs semaines, le
printemps a posé sa carte de visite sur le bord de la fenêtre, de peur que je
ne l’oublie. Les pollens ont repris leurs habitudes et taquinent mes discrets
polypes.
Bon ! Assez de
mots ! Suis-moi !...
jeudi 1 mai 2008
Maison oubliée...
Je t’en avais parlé
un soir au bord du marais mais je ne me souvenais plus des détails. L’autre nuit,
alors que les rêves ne parvenaient pas à s’ordonner d’eux-mêmes, je me suis
levé pour noter quelques mots que je mets en ordre. Du moins, j’essaie.
Je t’avais raconté
qu’un jour, au cours de l’une de mes errances coutumières, je suis tombé par
hasard sur une vieille maisonnette. C’était une très vieille maisonnette. Quatre
murs obscurs, assombris par les nombreux arbres qui les dominaient. Un toit que
j’avais d’abord cru de chaume mais qui, en réalité, était de lauzes couvertes
de mousses et autres herbacées. Les petites fenêtres étaient devenues
minuscules par le foisonnement des arbrisseaux en forme de couette d’hiver.
S’en dégageait une odeur de mystère ou de secret. Un parfum d’interdit en
barrait l’accès. La porte baillait et semblait ne plus vouloir se refermer à
jamais. J’étais sûr que personne n’était venu ici depuis longtemps.
À l’intérieur, la
poussière ne luttait plus pour la conquête de l’espace : elle avait établi
son empire depuis plusieurs éternités. Quelques oiseaux devaient y passer
quotidiennement et ma présence les avait dérangés. Une cuisinière à bois ou à
charbon, hors d’âge, rouillait paisiblement. Les odeurs de la cuisine étaient
étrangères aux lieux depuis des années sans lumière. Une vielle armoire pourrie
menaçait de s’écrouler et l’anarchie présente me faisait sourire. Point de
table ni de chaises, mais un mélange de morceaux de bois informes qui gisait au
milieu de la pièce.
Je n’y suis pas
resté longtemps, ma sécurité en dépendait. Au dehors, je restai perplexe devant
la fantomatique bâtisse. Dans l’avenir, verra-t-on encore de ces maisons que
l’on abandonne au bord de la vie ? De nos jours, de plus en plus, dès
qu’une maison est trop vieille, ou trop moche, ou pas assez je-ne-sais-quoi, on
la démolit. Une autre aussitôt renait, vide de souvenirs. Et l’histoire
recommence… Avec d’autres occupants.
Mais que sont
devenus les souvenirs de ceux qui ont vécu ici avant ? Moi j’en connais
quelques-uns mais il faudrait que tu viennes t’asseoir sur mon banc de pierre
un soir d’été, à l’heure où les chauves-souris font les extravagantes, où les
étoiles se font belles, où la nuit se parfume d’invisible, où la terre n’attend
plus que nous pour faire un petit tour supplémentaire. C’est l’heure le temps
prend son temps… Je te raconterai les souvenirs que je ne connais pas.
En attendant, je ferme mes valises. Samedi matin, à l’heure que je ne connais pas encore, j’entamerai une courte migration. Mon petit moteur murmurera et ronronnera jusqu’à la Normandie. Oui, j’ai envie de faire la Manche pendant quelques jours. Je te raconterai.
mercredi 23 avril 2008
Toujours au marché...
Je me suis donc laissé échouer sur une caisse d’oranges vide
sur le bord du trottoir. Et j’ai attendu. Je t’ai attendue. Ils furent des milliers à passer sans me voir. Que c’est vide
un marché quand on ne peut plus acheter la moindre lueur d’espoir. Je ne voyais
pas ceux qui étaient là, je voyais ceux qui n’étaient pas. Les étals
trépassaient par les absences, les caisses s’empilaient par jalousie.
Deux
enfants semblaient bien seuls, les yeux tournoyant comme des fanaux égarés en
haute mer pendant une tempête d’équinoxe. Me voyant assis, ils vinrent vers moi
et me demandèrent l’heure. Ce n’était pas ce qu’ils voulaient mais que
m’importait, je leur donnai. Voyant une dame affolée qui regardait les yeux
écarquillés dans toutes les directions à la fois, je lui fis signe de la main
et d’un sourire ! Les trois perdus se retrouvèrent et s’embrassèrent et se
reprochèrent et s’en allèrent…Sans un mot, sans un regard, sans un sourire.
J’ai abandonné ma caisse d’oranges. Je venais juste de me
souvenir que ce n’était pas ici que nous avions rendez-vous mais devant le
fourgon de Jean-Jacques.
Je sais que tu vas me dire : c’est bien moi çà !
Ce n’est aussi triste qu’il n’y parait, un marché où l’on peut trouver et se retrouver.
mardi 22 avril 2008
Je reviens du Marché...
Ce qui m’étonne toujours le plus
sur un marché, c’est surtout les promeneurs, ceux qui sont là pour rien. Ils
arpentent les rues ou les places, se glissant entre les marchands, cherchant je
ne sais quoi ou je ne sais qui. Dans ma ville, les pavés ne sont jamais
solitaires. Les promeneurs sont nombreux et si des chevaux circulent dans la
rue c’est pour s’exhiber. Je crois.
Je me laisse parfois échouer sur
le bord de ce fleuve humain et je fais une pause. Les ressacs emmènent les sacs
tantôt vides, tantôt pleins. Un océan de marchandises, de victuailles,
d’odeurs, de vêtements, tourbillonne d’un bout à l’autre de la rue. Il y a
comme un goût de moyen-âge qui s’éternise. Il m’arrive de me laisser envahir
par une confuse et extravagante envie d’empoigner ma guitare et de chanter les
aventures rocambolesques de fil et de chaussette.
« Ne pleure pas
chaussette
Lalalalalalalalala
Ne pleure pas
chaussette
Nous te
raccommoderons
Nous te
raccommoderons…
Avec du fil de laine
Lalalalalalalalala
Avec du fil de laine
Ou avec du coton
Ou avec du coton…
Je ne veux pas de
laine
Lalalalalalalalala
Je ne veux pas de
laine
Encore moins de coton
Encore moins de
coton… »
(Du moins, il faudra que j'essaie un de ces jours...)
mercredi 5 mars 2008
Lever de soleil
Mercredi matin. Le ciel a
décidé une couleur grise. Un gris franc.
Hier soir, la mer du nord m’a
offert un magnifique coucher de soleil. Avec des ombres arc-en-ciel et des
mouettes joueuses. Impossible de m’en détacher. Au volant du camion, j’ai
ralenti pour ne rien perdre de la lumière. Un obsédé du champignon qui tue
s’est collé à l’arrière pour mieux regarder dans mon rétroviseur. La crainte de
perdre quelques instants sur la route primait sur la beauté d’un spectacle
naturel. Voulait-il me regarder dans les yeux ? Curieuse attitude !
Je n’ai pas voulu dévier de
ma mission : ce camion roulait tranquillement sur une route normale, en
respectant la limite de vitesse, en respectant le sens et le côté de la
circulation. Comme je me dirigeais vers l’est, le soleil me fit un clin d’œil
d’encouragement. Une bonne et belle journée commençait !
L’automobile pressée qui me
suivait, conduite par une dame charmante, s’est arrêtée pour échanger quelques
propos aimables avec une fourgonnette azurée dont les occupants étaient tous
vêtus de la même manière, fort élégante mais uniforme. Je me suis dit, en
continuant mon chemin, s’ils ont des petits, je n’aimerais pas en adopter un.
Je préfère les ailes qui battent parfois dans ma tête et qui me permettent de
garder ma liberté.
Retour beaucoup plus tard. Le
soleil m’a attendu pour se coucher. Un pyjama plutôt rosé ; je n’ai pas
osé lui dire que je n’aimais pas trop mais il savait porter cette teinte avec
tant d’élégance ! Comment le lui reprocher ?
jeudi 7 février 2008
Frisson sur la falaise
Qu’elle a été agréable cette journée au bord de la
falaise ! Qu’elle a été pénétrante ! Une nuée de sensations
délicieuses qui m’ont rempli jusqu’à la nuit tombante ! Une spirale de
vertiges minuscules dans lesquels je suis prêt à replonger sans réfléchir !
C’est délicieux de noyer son regard dans un infini qui joue
sur la ligne d’horizon. Reflets de mer, reflets de ciel ; les éléments se
fondent. La solitude des embruns m’enveloppe sans arrière pensée.
Je n’entends pas le bruit des vagues, le vent l’étouffe. Une
voile abandonnée se glisse en se tortillant sur l’écume insaisissable et
discontinue. Elle désire l’autre rivage en se risquant dans un naufrage.
Je crains la profondeur sans issue d’un ciel sans limites.
Je crains la nuit profonde d’une mer sans lanterne.
Je rêve. Je suis vent. Je suis écume. Je suis étrave. Je
suis rive.
Accoste.
Je t’attends.
lundi 28 janvier 2008
Marie Groëtte, une légende d’Artois.
Petit Blondinet s’approcha de
la séculaire armoire en noyer et tenta de jeter un coup d’œil à l’intérieur. Ch’Paul,
de sa grosse voix, gronda.
-Attintion ! Marie
Groëtte al a été vue dins l’ grant’ armoère. Alle est venue l’semaine
dernière ! Et quand qu’alle vient l’semaine eud’pleine lune, ch’est qu’alle
arvient l’semaine d’apreill !...(1)
J’avais déjà entendu parler
de Marie Groëtte mais je n’en savais pas plus.
-Qui est-elle ?
Blondinet plongea son regard
tout bleu dans le mien et très interrogateur me fit :
-Tu ne sais pas qui
c’est ?
-Non ! Je ne sais
pas !
-C’est une sorcière ! Elle
attrape les petits enfants qui s’approchent trop près des endroits
interdits ! Ensuite, elle les dévore !
-Marie
Grouette saque les éfants au fond de l’iau aveuc que sin groët qu' alle a
toudis dins mains. Et pis aussi al cache à brayoux ! (2) Gronda encore
Ch’Paul en reposant le tisonnier dans le bac à charbon.
Heureusement
que nous saisissions le patois des anciens ! Blondinet trouva ces paroles
tout à fait naturelles mais pas très rassurantes.
-Al a
eun’figure toute blanque et pis un tablier ! et pis autour d’Elle teu peux
vir eun’lumière qui va t’attirer dins’grotte au fond de l’iau ! (3)
Blondinet
balança entre crainte et incrédulité. Il savait bien sûr que Marie Groëtte
errait surtout près des eaux troubles du marais mais cette histoire
d’armoire était bien troublante!...
Le
gamin se dirigea vers le jardin, préférant jouer avec Dédé le chat de gouttière
acrobate et Zorro le chien mangeur de pommes.
Quant à
cette légende de la sorcière aquatique aux mille visages, Ch’Paul, aux rides
pleines de bon sens, me raconta qu’elle était en réalité une fée protectrice. Elle
en avait évité des drames, et elle en évitera encore !...
http://www.legendes-nord.woeb.info/photos1_de_paysages_du_pas_de_cal.htm
(1) Attention ! Marie Groëtte a été vue dans la
grande armoire ! elle est venue la semaine dernière ! et quand elle
vient pendant la semaine de la pleine lune, c’est qu’elle revient la semaine
suivante !
(2) -Marie Groëtte tire les enfants
au fond de l’eau avec son crochet qu’elle tient toujours dans les mains !
Et aussi elle cherche les pleurnichards !
(3) -Elle a un visage tout blanc et un tablier !
Et autour d’elle tu peux voir une lueur qui va t’attirer dans sa grotte au fond de l’eau !
vendredi 25 janvier 2008
La première longue marche de l’année.( suite)
Encore quelques pas… Le soleil se pelotonne
derrière le bosquet… Quelle retenue… Il n’aime pas être dérangé au coucher… Il
doit être là demain… L’eau s’endort… Les reflets s’assoupissent… Les branches
s’assouplissent en un coup d’aile… L’air s’adoucit comme le cou d’Elle…
La dernière image du jour se glisse dans l’onde…
Marie Groëtte laisse s’enfuir une dernière lueur… Elle restera sur sa faim ce
soir…
Le quai endormi ne résonne plus… Il n’espère plus
le coche d'eau qui s’amarre… Un réverbère le salue… Le miroir somnolent ne
réfléchit plus… La nuit s’installe… Un nuage soupire…
C'est demain! Hier, "Aujourd'hui" n'était qu'un "demain" incertain! Une péniche se glisse... Elle réveille le vieux canal endormi... Une belle journée commence!
Il fait très beau!
Entre le ciel et l’eau, je n’ai rien manqué du
spectacle… J’ai dégusté la moindre ondulation, j’ai écouté le moindre clapotis.
Et les oiseaux, fascinés par tant de paix, se sont laissés engloutir dans cette
sérénité.
mercredi 23 janvier 2008
La première longue marche de l’année.
Je suis allé saluer le vieux canal. Ce vieux canal que les
hommes effacent parce qu’il a été remplacé par l’autre. Vers l’ouest, la mer du
nord lui chuchote des secrets dans l’espoir de l’engloutir. Elle lui lance des
rais couchés aux couleurs des jours qui s’éteignent. Le vieux pont rouillé me
supporte encore et, malgré les trompeuses apparences, m’accorde sans peine un
droit de passage vers l’autre rive. Le chemin de fer n’est même plus un
souvenir pour le pêcheur qui espère.
Qui se souvient du petit train qui
haletait en sautillant vers le nord ?
Un vieux marinier me salue…
-Fait beau, hein ?
Nous avons parlé du petit train qui ne passera plus sur ce
pont rouillé qui lui sert désormais d’étagère à souvenirs.
Nous avons parlé du canal, son vieux compagnon de travail
près duquel il a décidé de jeter l’ancre. Définitivement.
Je l’ai quitté en lui serrant la main. Il m’a dit merci.






























